jeudi 1 novembre 2012

"Le pays creux" de William Morris - Editions Aux forges de Vulcain

Très court roman ou nouvelle, Le pays creux est un conte atypique.
Située au Moyen Âge, l'histoire nous fait suivre Florian de Liliis, le narrateur, de son enfance à sa vieillesse. Par ses souvenirs, Florian nous entraîne dans sa vie : depuis l'adoration de son frère aîné jusqu'à la vengeance face à l'affront qui lui était fait ; depuis sa découverte du pays creux jusqu'à sa quête pour le retrouver.
Le pays creux, sorte de paradis alternatif, est le Graal du narrateur et personnage principal, Florian. C'est un lieu enchanteur où Florian rencontre son premier et unique amour. Ce pays creux a de nombreux points communs avec les mondes des Sidhes dans les mythologies celtes : à la fois très proche et hors de portée, le temps semble y couler différemment et on y accède par des sortes de portes magiques situées dans des lieux reculés et réputés hantés. Attention, ici, toutefois, nous sommes dans un roman très chrétien et Florian, très croyant, explique que le Pays Creux est l’œuvre de Dieu. D'ailleurs, ce côté paradis alternatif est renforcé par la nécessité d'avoir trouvé une totale rédemption pour y accéder.
Le point de vue religieux est d'ailleurs quasi omniprésent dans le roman : les chevaliers sont tous très croyants. Le monde où ils évoluent pourrait presque être considéré comme un purgatoire où chacun doit faire son chemin pour choisir entre l'Enfer et le Paradis … et le Pays Creux. Ce caractère religieux chrétien est assez inhabituel dans les contes, bien qu'il puisse y être présent. De mon point de vue, il constitue donc un récit atypique.
La quasi-totalité des éléments classiques du conte est, par contre, présente. L'auteur nous plonge dans un Moyen Âge idéalisé : de valeureux et preux chevaliers à l'esprit vengeur, une vilaine sorcière/reine/usurpatrice, des batailles, une quête, une morale... Si ce n'est pas un conte, qu'est-ce ?
William Morris et son Pays Creux sont considérés comme les fondateurs de l'heroic fantasy comme nous les connaissons aujourd'hui. En effet, à plus d'un titre, ce roman en constitue une œuvre typique, pour ne citer que quelques points classiques du genre : le Moyen Âge, les chevaliers, la magie de la lande et du pays creux. Il apparaît donc logique qu'une telle œuvre ait inspirée d'autres auteurs qui ont ensuite ajouté les briques et développé le genre.

Le vocabulaire, volontairement désuet, voire archaïque utilisé par l'auteur apporte un charme particulier à ce roman du XIXème siècle ce qui, finalement, correspond assez bien au propos. Une remarque toutefois : à mon sens, le récit perd dans la traduction en français. Je m'explique... Loin de moi l'idée de critiquer le travail du traducteur, c'est simplement le fait d'avoir traduit l’œuvre qui me dérange un peu : je n'aurais probablement pas fait les mêmes choix. Ainsi, par exemple, le titre en version originale est The Hollow Land... en tant que geekette en puissance, Hollow Land pour moi c'est comme Hollow Man donc l'homme invisible et par extension « Le pays invisible », plutôt que creux, qui rappelle pourtant le terrier. Passé ce petit souci linguistique, la littérature et le style du XIXème sont, à mon goût, très agréables.
De plus, le style est assez typique de l'époque où le roman a été écrit. En effet, on s'intéresse ici peu aux caractères des personnages : untel est la vengeance, untel permet la rédemption, toutefois on sait peu de choses sur leur caractère intrinsèque. Par contre, on plonge à corps perdu dans les pensées de Florian, dans son analyse des situations a posteriori ainsi que dans les descriptions des lieux, comme si ces derniers et l'action prenaient l'avantage sur l'humain, résumé aux pensées d'un unique individu. Dernière petite remarque au sujet de la forme du récit : j'avoue qu'on est parfois un peu perdu en ce qui concerne l'histoire ou l'action, mais j'ai mis ça sur le compte de l'âge du narrateur à la fin de l'histoire ; après tout il avoue lui même ne plus avoir toute sa tête... Comment, alors, le récit pourrait-il être parfaitement net et structuré ? Les souvenirs, ce n'est pas comme ça que ça fonctionne, puisque leur perception est forcément subjective : elle dépend de ce qu'on était à l'époque et de ce qu'on est lorsqu'on les raconte.

Somme toute, j'ai beaucoup aimé découvrir ce récit à la base de l'heroic fantasy, mon genre de prédilection. Je remercie donc les Éditions Aux Forges de Vulcain ainsi que le Sanctuaire de la Lecture de m'avoir mis ce petit roman entre les mains.

"Vampires d'une nuit de printemps" de Lià Vilorë - Editions du Petit Caveau

Vampires d'une nuit de printemps est un roman d'une jeune auteur francophone Lià Vilorë : comme quoi même dans la langue de Molière il est possible de trouver de bons romans vampiriques !

À la différence de ce que la quatrième de couverture laisse supposer, on n'est pas ici dans un roman policier où on cherche à savoir qui a tué le Maître. L'enquête ne se déroule que dans la deuxième partie du roman. Ce dernier nous conte, en fait, les premiers pas de Lià Fail dans la grande famille des vampires, de sa création jusqu'à l'assassinat de son maître, dont elle est accusée à tort, et elle devra alors prouver son innocence. Le récit nous plonge dans l'univers de vampires atypiques (« kit complet sans les petits inconvénients » de la quatrième de couverture).

Roman vampirique, donc, commençons donc par aborder les vampires selon Lià Vilorë. Ils allient les classiques beauté et sang humain à des aspects plus originaux qu'on emprunte à d'autres créatures de la nuit, comme l'organisation en convent classique des sorcières... Mais la principale entorse au mythe classique des vampires, c'est que ceux-là ne sont pas morts ! Ce qui implique quelques inconvénients, comme celui de devoir se sustenter normalement en plus du sang humain. Chaque suceur de sang a, de plus, un pouvoir particulier. Celui de l'héroïne Lià Fail est tout simplement hilarant ! Bref, Lià Vilorë parvient ici à renouveler leur image tout en conservant leurs caractéristiques classiques : c'est rafraîchissant dans l'univers actuel de profusion d'ouvrages du même type sans grande qualité.
L'autre aspect qui m'a fait adhérer à cette histoire est l'humour de l'ensemble : les personnages, les situations, l'histoire, tout est drôle ! On n'est pas dans l'absurde, mais Lià Vilorë nous offre un récit un brin décalé : de l'impertinence des objets à l'autodérision un brin douteuse de son héroïne, en passant par l'ironie... Les amateurs seront servis... Pour les autres, ma foi, rire est bénéfique pour notre santé. De plus, l'humour omniprésent donne un rythme soutenu au récit : si ce n'est pas l'action c'est un trait d'esprit qui nous occupe. Dans tous les cas, j'aime ça surtout quand l'ensemble est décalé donc forcément ici j'ai été servie !
Enfin, je ne peux vous parler d'humour et des vampires sans mentionner les nombreuses références aux genres de l'imaginaire et à la mythologie celtique. Les références, on aime ou on n'aime pas... mais quand on est fan des littératures de l'imaginaire on ne peut qu'apprécier qu'il y soit fait référence plutôt que de lire une énième copie plus ou moins réussie d'une œuvre marquante du genre. Puis, ça nous rapproche de l'histoire et des personnages : on pénètre mieux dans l'univers du roman.

Passons à présent aux personnages, et en particulier à l'héroïne. Cette dernière, universitaire déchue un brin asociale, se retrouve vampire du jour au lendemain, forcée à côtoyer d'autres vampires et même à cohabiter avec son garde du corps écossais. Lià Fail est très attachante et très humaine : emportée, impulsive, un brin naïve, et perspicace. C'est un personnage complet avec ses forces et ses fragilités. C'est très agréable : les super héros invulnérables... on en a soupé !
Les autres sont également de savants mélanges de forces et de faiblesses. Ils ont chacun leurs histoires plus ou moins lourdes, leurs motivations et leur propre caractère ainsi que leurs particularités. Les informations à leur sujet sont diffusées au compte-goutte tout au long du récit de sorte qu'on en apprend beaucoup sur chacun jusqu'à la fin. On rencontre, sans surprise, de faux méchants et de faux gentils, des amis fidèles et des traîtres. En résumé, toute une collection de individus parfois un brin stéréotypés mais efficaces et sympathiques.

L'ensemble est facile à lire (humour oblige), bien écrit et laisse une agréable sensation de fraîcheur. Si vous aimez les romans vampiriques et que l'humour ne vous effraie pas, Vampires d'une nuit de printemps est fait pour vous. C'est une agréable découverte et j'en remercie sincèrement les Editions du Petit Caveau ainsi que le Sanctuaire de la lecture de m'avoir permis de lire ce sympathique récit. Je suivrai avec intérêt l'auteur et je vais fourrer mon nez dans le catalogue de l'éditeur pour voir s'il nous propose d'autres romans du même acabit : une suite, peut être ?

"La dame sombre" d'Ambre Dubois - Editions du Chat Noir

La Dame Sombre, d'Ambre Dubois, est une plongée au delà du mur d'Hadrien, dans l'Écosse des Pictes lorsque les Romains tentaient d'étaler leur domination sur toute l'Europe occidentale. C'est donc une plongée dans une Histoire lointaine et mal connue auprès d'un des plus méconnus peuples, les Pictes.
Pour se replacer dans l'Histoire, dans les premières siècles après Jésus Christ, les Romains étendent leur autorité sur toutes les terres depuis les îles Britanniques (au sud du mur d'Hadrien) jusqu'aux confins de l'Asie Mineure. Les peuplades d'Écosse repoussées au nord du mur d'Hadrien sont les derniers celtes. A l'heure actuelle, notre point de vue sur l'histoire est celle des Romains et c'est toujours ce point de vue qui nous est présenté. Les Celtes sont des barbares et les Romains apportent les bienfaits de la civilisation, ainsi que le christianisme.
Le point de vue est ici différent. Ambre Dubois nous plonge dans le quotidien entre guerres et superstitions des derniers celtes (bien qu'on ne soit pas sûr que les Pictes étaient des celtes). En fait, dans l'imaginaire ordinaire, les Romains, devenus chrétiens, sont les porteurs de la civilisation et conquièrent les terres barbares des païens ignares et belliqueux (voire plus si manque d'affinité). L'auteur nous dépeint donc les barbares et on les découvre civilisés et très proches de la nature. Ils connaissent les plantes médicinales, vouent un culte à la mère Nature et la respectent profondément. Ils ont des croyances anciennes dont certaines ont perduré jusqu'à aujourd'hui et dont la plupart ont été réutilisées par les chrétiens dans leurs fêtes et leurs rites lors de l'évangélisation des peuples européens. Très documentée, l'auteur nous livre un ensemble cohérent et on prend plaisir à découvrir un peuple, une histoire d'un point de vue original.
Digne héritière des légendes et de la mythologie celte, l'histoire flirte avec le fantastique et la fantasy : la mythologie celte est l'une des bases principales de la fantasy moderne. De la magie, des vampires, des événements ésotériques : le récit colle alors davantage à la culture celte. On est plongé dans un univers riche et documenté sur le folklore de l'imaginaire celte. Vous n'y connaissez rien et à ce stade de ma chronique? Vous vous dites que ce roman n'est pas pour vous parce que vous ne comprendrez rien à toute cette mythologie celtique ? Pas du tout, l'auteur vous donnera toutes les clés pour bien comprendre le récit, sa base historique et mythologique. Vous apprendrez qui étaient les Tuatha de Danaan et les druides. Vous découvrirez une culture, des croyances, des mythologies que vous aurez probablement déjà rencontrée dans d'autres récits qui s'en inspirent.

Tout ça est bien joli, mais y a-t-il bien une histoire derrière tout ça ? En effet, c'est celle de Mévéa, une superbe jeune femme qui se réveille amnésique au pied d'un cromlech. Recueillie par le clan picte de l'Aigle, elle va, peu à peu, trouver sa place et aider le clan à faire face à l'envahisseur romain.
Bien que les ficelles soient parfois un peu grosses, quant à la relation entre Mévéa et Galen par exemple, on ne peut prévoir certains rebondissements et l'ensemble a beaucoup de rythme.
Mévéa, personnage principal et narratrice, est bien mystérieuse : amnésique, elle a des capacités hors normes qui la différencient des autres personnages. Profondément humaine, c'est une héroïne qui allie forces et faiblesses dans un mélange étonnant et réussi.
Les autres personnages sont relativement stéréotypés : Galen est l'archétype du gentil guerrier, par exemple, ou encore Morcant est un vampire classique, bien que pétri d'honneur...
L'originalité ne vient donc pas forcément des personnages, dont certains disparaissent totalement du récit alors qu'ils sont décrits dans le détail. Cependant, l'histoire de La Dame Sombre est agréable : une étonnante trahison dont on ne peut soupçonner l'auteur, ni les motivations. Finalement, ce roman, le premier d'une série, est un excellent premier tome, justement : on découvre un univers riche, on met en place des bases solides et suffisamment vastes pour construire une série qui promet d'être de grande qualité.

Malgré une petite coquille qui m'a dérangée en début de récit, la plume d'Ambre Dubois est à la hauteur de son sujet et la lecture est agréable, sans les lourdeurs et les longueurs de certains classiques du genre.

Une plongée dans une période méconnue de l'Histoire, documentée et convaincante, un récit riche et haletant, La Dame Sombre est assurément l'un de mes coups de cœurs de cette année 2012. J'ai vraiment hâte d'en lire la suite et je tiens à remercier l'auteur Ambre Dubois pour ce partenariat ainsi que le Sanctuaire de la lecture.